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Le cri

Mon interprétation
13 août 2026 par
Le cri
Jonas Nai

Un ciel qui vire au rouge sang. Une silhouette figée au premier plan, les mains plaquées sur les oreilles, la bouche grande ouverte, le regard planté droit dans le nôtre. On y lit la terreur, la panique, ce stress d'être cerné par une force invisible qui vient de partout à la fois. Derrière elle, deux silhouettes marchent, tranquilles, comme si de rien n'était , comme si tout ce vacarme n'existait que dans la tête du personnage. Ou dans celle de l'artiste.

Cette peinture, c'est Le Cri. Son auteur, c'est Edvard Munch.

Dans ma dernière vidéo, j'ai recréé ce tableau à ma façon, dans mon propre style. Et en le faisant, j'ai voulu comprendre qui était l'homme derrière cette image devenue l'une des plus reconnaissables au monde, sa vie, le contexte dans lequel il a peint, et ce que cette œuvre continue de raconter aujourd'hui.

Une enfance marquée par le deuil

Munch avait 5 ans quand sa mère est morte de la tuberculose. Neuf ans plus tard, c'est sa sœur Sophie qui succombe à la même maladie, un deuil qu'il peindra plus tard dans La Mère morte. Son père et une autre de ses sœurs souffriront eux aussi de troubles mentaux, et Munch lui-même traînera toute sa vie une santé fragile et la peur d'être, un jour, emporté à son tour.

La maladie, la mort et la folie ne quitteront jamais vraiment son œuvre, parce qu'elles ne l'ont jamais vraiment quitté, lui. Il finira même par devenir alcoolique et dépressif, hanté par la peur de sombrer. Comme il l'écrira lui-même en repensant à son enfance :

« La maladie, la folie et la mort étaient les anges noirs qui se sont penchés sur mon berceau. »

Hestekur : peindre comme on soigne une blessure

Munch avait une relation particulière, presque physique, à ses toiles. Il appelait sa méthode l'hestekur, littéralement, une « cure de cheval » en norvégien. Il exposait volontairement ses tableaux aux éléments : pluie, neige, soleil, froid. Il les froissait, les abîmait, pour qu'ils portent une trace, un vécu, une histoire.

Si je devais résumer son art en quelques mots : honnête, brut, sans filtre, expressif, libre, psychologique, et étonnamment moderne pour son époque.

De la Norvège à Paris : la naissance d'un style

Munch décide de devenir artiste à 17 ans, contre l'avis de son père qui l'imaginait plutôt ingénieur ou architecte. Un choix qui fera de lui, plus tard, le peintre norvégien le plus reconnu à l'international.

C'est un voyage à Paris en 1885 qui va tout changer. Munch y découvre de près le travail des impressionnistes, Monet, Degas, Renoir, au Louvre, dans les salons, les expositions. Avant ce voyage, son style était plutôt naturaliste et académique, proche de celui des autres peintres norvégiens de l'époque : une palette sobre, un dessin classique. Après Paris, le coup de pinceau devient visible, plus libre, les formes se simplifient, et l'émotion prend le pas sur la fidélité de la représentation.

On peut comparer deux autoportraits : celui qu'il peint à 19 ans, et celui réalisé juste après son retour de Paris, l'écart est frappant. C'est aussi de cette période que date L'Enfant malade, peint à ses 22 ans, son premier vrai chef-d'œuvre, qui évoque la mort de sa sœur et sa tante Karen, qui les avait élevés, assise à son chevet en larmes. Le style reste encore naturaliste, mais le tableau semble volontairement inachevé, comme si Munch cherchait la meilleure façon d'exprimer une émotion trop intense pour être simplement peinte. Il utilise déjà l'art presque comme une thérapie.

Van Gogh, Gauguin, et la naissance du Cri

Cinq ans plus tard, un second séjour à Paris le met en contact avec les post-impressionnistes et les symbolistes, Gauguin et sa Vision après le sermon, mais surtout Vincent van Gogh, dont l'influence se ressent directement dans Le Cri, en particulier dans ce ciel rouge qui n'est pas si loin de La Nuit étoilée. Les deux artistes utilisent des lignes ondulantes et des couleurs saturées pour faire porter à la scène tout son impact émotionnel.

Munch et l'inconscient : le reflet d'une époque

Munch est le contemporain de Sigmund Freud. Là où Freud théorise l'inconscient et son influence sur nos pensées et nos comportements, Munch, lui, laisse son inconscient s'exprimer directement à travers sa peinture, la peur, l'anxiété, les traumatismes intérieurs.

Et son inconscient était chargé. Il traverse une époque saturée de bouleversements sociaux : l'accélération de l'industrialisation et de l'urbanisation, des changements économiques rapides et brutaux, des conditions de vie et de travail difficiles, une première guerre mondiale, la maladie, la solitude, l'instabilité politique. Tout cela transparaît dans ses toiles.

L'internement, et ce que Munch a perdu

L'alcool, le stress et la nervosité finiront par pousser Munch à un internement en hôpital psychiatrique. Contrairement à Van Gogh, qui, lui non plus, n'a jamais vraiment retrouvé une stabilité durable, Munch, lui, en ressortira stabilisé. Mais on dit que son art a changé après cet épisode, qu'il a perdu une partie de cette force intimement liée à son instabilité mentale.

C'est peut-être ça, la part la plus dérangeante de l'art : chez un artiste qui prend sa propre vie comme sujet, même quand il décrit le monde extérieur, il devient dépendant de ses expériences les plus négatives. Il apprend à les revivre plus intensément plutôt qu'à s'en éloigner, dans une recherche constante de progrès artistique, parce que les émotions négatives, qu'on les aime ou qu'on les craigne, portent souvent plus de force et d'énergie que le bonheur, qui lui, ne fait que passer.

Munch le moderniste : chercher une vérité intérieure

Une nuance mérite d'être soulignée : Munch ne cherche pas à représenter fidèlement la réalité, mais cela ne fait pas de lui un relativiste indifférent à la vérité. Au contraire , Munch est un moderniste, au sens où il s'intéresse bien à la vérité, mais considère qu'une représentation directe de la réalité n'est pas plus fidèle qu'une représentation intérieure. C'est l'expression d'une réalité plus immatérielle, psychologique, interne.

Munch cherche la vérité dans l'expérience du sujet, parce que tout passe par ce sujet, et qu'une description « fidèle », presque photographique, laisserait de côté ce qui compte vraiment. Cette idée rejoint certains philosophes de son époque, comme Nietzsche ou Husserl, même si l'introduction du sujet dans la recherche de la vérité remonte bien plus loin, jusqu'à Descartes et Kant.

La naissance du Cri

Munch raconte lui-même la genèse du tableau dans son journal, évoquant un épisode vécu en 1891. Il se promenait au coucher du soleil en Norvège avec deux amis quand, soudainement, le ciel est devenu rouge sang. Il s'est arrêté, épuisé, saisi de panique, d'une angoisse immense, et il a entendu la nature elle-même se mettre à hurler :

« Je sentais un cri infini qui passait à travers l'univers et qui déchirait la nature. »

C'est pour ça qu'on pourrait presque mieux comprendre le tableau sous son titre original norvégien, Skrik av naturen, « Le Cri de la nature », plutôt que simplement Le Cri.

De cette expérience naît une image sans précédent, qui va toucher l'esprit moderne en profondeur au point de devenir une véritable icône de la pop culture : publicités, dessins animés, affiches, mèmes, jusqu'à son propre emoji. Tout le monde la connaît. Peu de gens connaissent l'artiste qui l'a peinte, ce qui est dommage, tant elle reste l'une des images les plus puissantes de l'art moderne. Et ce n'est sans doute pas un hasard si le personnage principal n'est presque pas caractérisé : on ne sait pas si c'est un homme ou une femme, s'il est beau ou laid. Ça pourrait être n'importe qui. Ça pourrait être nous.

Munch n'a d'ailleurs pas peint une seule version du Cri, mais toute une série autour de la même expérience, certaines plus colorées, d'autres plus graphiques ou simplifiées. La version la plus connue, réalisée à la tempera et aux crayons, a aussi été volée deux fois avant d'être retrouvée, ce qui a largement contribué à sa notoriété.

Ma réinterprétation du Cri

Dans ma version, j'ai voulu garder cette même tension. J'ai choisi de casser la symétrie et l'équilibre de la composition, de déformer le corps de façon non naturelle, pour faire ressentir cette expérience presque surnaturelle que traverse le personnage , comme si l'angoisse déformait l'espace lui-même. Je me suis aussi inspiré d'une composition du Caravage, Le Crucifiement de saint Pierre, qui n'est elle non plus ni symétrique ni équilibrée, pour essayer de transmettre le même sens du mouvement et du drame.

Pour les couleurs, j'ai fini par garder la palette originale de Munch plutôt que de la rendre plus saturée ou plus « punchy » pour coller à mon style, pour préserver ce même ressenti. Ce n'était pas simple : au sein d'une même zone du tableau, plusieurs nuances se côtoient et changent rapidement. Munch, de son côté, n'utilisait presque pas d'ombres ; j'ai voulu donner plus de présence au personnage en le gardant globalement sombre, et en utilisant le ciel rouge comme un rim light, pour le détacher du fond de façon naturelle plutôt que par un effet évident de montage.

Mais au-delà de la technique, j'ai une lecture personnelle du tableau. On dit souvent que Le Cri, c'est le personnage qui hurle. Moi, je l'ai toujours vu autrement. Pour moi, ce personnage veut crier vers ce qui l'a créé, et il n'y arrive pas, parce qu'il sait que sa voix ne couvrira jamais celle de la nature qui l'entoure. Même s'il criait, personne ne l'entendrait.

Quiconque vit à Casablanca, ou dans n'importe quelle grande ville, connaît cette sensation. Le bruit, la circulation, l'agitation, le stress, jusqu'à ce point où on n'a plus l'énergie de s'exprimer, encore moins de crier. On a l'impression que la moindre parole ne ferait qu'ajouter du bruit au bruit. Pour se faire entendre, pour créer quelque chose d'unique, il faudrait que notre voix dépasse celle du monde entier, et ça paraît impossible.

En fin de journée, on rentre épuisé, on a envie de se boucher les oreilles comme le personnage du Cri. On s'endort en espérant que le lendemain sera plus calme, que le ciel ne sera plus rouge. Et on se réveille, pour retrouver la même agitation, le même vacarme. Encore, et encore, et encore.

C'est le message que j'ai voulu transmettre dans ma version. Dans ce sens-là, Le Cri n'est pas une expression, c'est plutôt l'absence de toute expression, un silence. C'est la nature qui hurle, qui s'impose à nous, pendant que l'humain reste debout, impuissant, incapable de faire sortir sa propre voix.

J'espère que cette plongée dans l'histoire de Munch et du Cri vous aura plu autant qu'à moi de la préparer. Retrouvez le processus complet de création de ma version dans la vidéo ci-dessus, et si le sujet vous intéresse, je reviendrai bientôt avec un autre artiste, un autre tableau, et une nouvelle expérience à revivre ensemble.

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